Une double impasse même. Impasse écologique et impasse énergétique. À tel point que les pouvoirs publics partout dans le monde envisagent très sérieusement la fin des véhicules thermiques neufs d’ici une quinzaine d’années seulement. Sont-ils « déconnectés » de la réalité comme on l’entend souvent ou au contraire n’est-ce pas une élémentaire précaution au vu des connaissances scientifiques et techniques actuelles? La voiture à pétrole vit-elle ses dernières années?
A – Impasse écologique :
Gaz à effet de serre
La combustion de carburant fossile a pour principale émission le CO2 réputé pour son action sur le climat mondial. Les règlementations européennes et mondiales en matière d’automobile sont justifiées par la nécessité de limiter les émissions de CO2. Tout est fait pour limiter la consommation des moteurs thermiques afin de limiter leurs émissions de CO2 tout en essayant d’en tirer le plus haut rendement possible et continuer à afficher des performances flatteuses. Les véhicules 100% thermiques neufs émettent 109g de CO2 par km pour une puissance de 120 CV (chevaux vapeur) moyenne. Et ce sans tenir compte des émissions de CO2 liées à l’extraction, au raffinage et à l’acheminement du carburant. Sur 100 000 km une voiture thermique récente rejettera donc 10.9 tonnes de CO2 juste au roulage. Sur 300 000 km ça sera 32.7 tonnes!
Gaz toxiques et particules
En plus du CO2 la combustion de carburants fossiles entraine l’émission d’autres gaz polluants et toxiques:
- Monoxyde de carbone CO
- Oxydes d’azote NOx
- Ozone
- Ammoniac
- Suies et hydrocarbures Hc imbrulés
Les filtres à particule n’ont fait que déplacer le problème et ne rendent pas les moteurs thermiques plus propres. En effet les moteurs diesel FAP doivent régulièrement effectuer ce que l’on appelle la régénération par pyrolyse pour éviter l’encrassement et la panne. Cette régénération n’est censée intervenir que sur autoroute lorsque le régime moteur reste élevé un certain temps. Cependant la plupart des diesels ne font pas de longs trajets sur autoroute assez régulièrement car ils ne font que de petits trajets en ville. Le système est donc obligé dans ces conditions d’effectuer la pyrolyse en ville.
Et durant cette phase il apparaît que le véhicule émet 1000 fois plus de particules fines qu’à la normale selon certaines études!1
Cette régénération intervient automatiquement tous les 1500 km environs. Autant dire que le FAP rejette tout ce qu’il a gardé au cours des 1500 derniers km, soit à peine les 3 derniers pleins. On recommande même de « forcer » la régénération en roulant à régime élevé environs tous les 300 km à peine!2
Et cela ne fait que transformer des particules fines PM1 en particules ultrafines (PM<1) encore plus nocives.
« Les émissions totales de particules nocives […] augmentent encore de 11 à 184 % lorsque les plus petites particules ultrafines non-réglementées sont également mesurées au laboratoire. Ces particules ultrafines ne sont pas prises en compte lors des essais officiels d’homologation mais sont néanmoins considérées comme les plus néfastes pour la santé humaine : elles pénètrent plus profondément dans le corps humain et ont été associées au cancer du cerveau.«
Transports & Environnement – 10 Janvier 2020
DieselGate
En plus de ces particules fines pour lesquelles on utilise le filtre à particules il existe en plus un autre système de dépollution des diesels à savoir la réduction des NOx par ajout d’urée dans le circuit d’échappement. Ce système est au cœur même du scandale du « DieselGate ». En effet la quantité de réactif à l’urée (AdBlue pour sa dénomination commerciale) nécessaire pour dépolluer complètement ces moteurs dépasse largement la taille classique des réservoir d’AdBlue. En réalité il faudrait faire le plein d’AdBlue tous les 1000 km, pas tous les 30000.
Ce qui signifie qu’en général le système ne fonctionne que lorsqu’il est placé dans des conditions proches de celles des tests d’homologation. Le reste du temps, pour économiser l’AdBlue le système de dépollution ne fonctionne tout simplement pas. Et quand il fonctionne ce n’est que partiellement efficace et donc en plus des NOx non-traités les moteurs AdBlue émettent également de l’ammoniac, extrêmement irritant, issu de réactions incomplètes entre l’AdBlue et les NOx.

FAP et AdBlue ne font que cacher la poussière sous le tapis. En aucun cas ils ne font disparaître la pollution des moteurs thermiques. Au mieux ils la retiennent temporairement.
Pollution sonore
Il s’agit là aussi d’une raison du bannissement progressif des véhicules thermiques des centre-ville, leur bruit. En particulier ceux des diesel au démarrage. De nuit le bruit des moteurs diesel s’entend encore plus. Bien que le bruit d’une voiture en mouvement n’est pas uniquement du au moteur mais aussi des pneus, on peut tout de même tabler sur une division par 3 du bruit en passant au moteur électrique.
Extraction et raffinage du pétrole
L’extraction et le raffinage du pétrole sont parmi les activités générant le plus de pollution directe et indirecte de toutes les activités industrielles humaines. La catalyse des hydrocarbures réclame une quantité énorme de terres rares et métaux précieux. L’industrie pétrolière est une très grande consommatrice de cobalt par exemple, alors que la polémique sur son extraction est essentiellement imputée à la voiture électrique. On retrouve du cobalt dans les carburants car il se dissous lors de la catalyse. Elle utilise aussi d’autres métaux précieux et rares en grande quantité comme le palladium. Les pots catalytiques et les filtres à particules aussi contiennent une certaine quantité de terres rares et métaux précieux. Elle génère également une pollution radiologique non négligeable en raison de l’extraction massive de roches radioactives lors des forages. L’industrie pétrolière génère aussi de la pollution radioactive!
Conclusion
Les constructeurs l’avouent : ils sont arrivés aux limites des moteurs thermiques et il leur est désormais impossible de réduire d’avantage les émissions de GES et autres polluants.
Les filtres à particule ainsi que les systèmes de réduction des NOx à l’urée type AdBlue ne parviennent pas à rendre les moteurs thermiques suffisamment propres. Et bien que les ventes de motorisations diesel s’effondrent en Europe pour les particuliers, les utilitaires continuent de représenter une part non négligeable des véhicules neufs mis en circulation.
Les motorisations essence et essence hybrides rejettent sans doute moins de suies mais c’est en contrepartie d’émissions de CO2 plus élevées. Bien que le CO2 ne soit pas toxique ne soit son rôle de GES n’est pas négligeable.
Au final les problèmes de pollution atmosphérique, sonore ainsi que de réchauffement climatique continueront à s’accumuler avec les véhicules thermiques.
C’est là une impasse majeure car on ne peut plus continuer à polluer l’atmosphère de la sorte. L’automobile alimentée aux carburants fossiles n’a non seulement plus de marge de croissance mais en plus elle va devoir décroitre significativement pour ne pas condamner les générations futures.
B – Impasse énergétique :
C’est ce point qui est sans doute le moins bien pris en compte : le pétrole est une ressource épuisable, et elle s’épuise inéluctablement.
Un rapide tour d’horizon des réserves prouvées3 mondiales montre qu’il ne reste même pas 50 ans de pétrole bon marché et de bonne qualité devant nous!4 Or c’est ce pétrole bon marché et de bonne qualité qui est indispensable pour la voiture thermique. Donc avant même d’arriver à la dernière goutte de pétrole le souci du coût d’extraction et de raffinage des réserves actuelles va déjà poser une sérieuse limite à l’usage du pétrole comme carburant. À savoir que l’automobile représente à elle seule environs 45% de la consommation annuelle de pétrole.
Réserves prouvées vs consommation annuelle
La consommation de pétrole aujourd’hui en 2025 est d’environs 100 millions de barils par jour (mb/j), ce qui représente 36.5 milliards de barils par an. En 2022 la production totale de pétrole a atteint 34 milliards de barils. En 2023 la consommation a atteint un record absolu avec 109 mb/j5 au mois d’Avril. L’automobile à elle seule engloutit 45 mb/j et donc 16.4 milliards de barils par an à l’heure actuelle.
Selon les estimations les plus récentes les réserves mondiales prouvées sont d’environs 1700 milliards de barils. Un calcul simple suffit à déterminer qu’au rythme de consommation actuel ces réserves seront épuisées dans exactement 46 ans.
Les États-Unis sont à la pointe de l’extraction par fracturation hydraulique. Mais les problèmes de ressources en eau et de logistique sont déjà limitants. Et au vu des derniers chiffres officiels disponibles leurs réserves prouvées de pétrole brut sont de 46 milliards de barils pour une production de 4,8 milliards de barils en 202467. Donc elles seront épuisées en moins de 10 ans au rythme actuel. Surtout avec leur volonté politique (pour ne pas dire démagogique) d’être 1er producteur mondial. Leur production actuelle de 13 mb/j, intenable sur le long terme, ne couvre pas leur consommation de 19mb/j. Ils sont aussi, et de loin, les premiers consommateurs mondiaux, devant la Chine.
Pétrole conventionnel vs non-conventionnel
Mais au delà de ces chiffres bruts et quantitatifs de réserves prouvées il convient également de se pencher sur la qualité de ces réserves. En effet on distingue essentiellement deux types de pétrole.
> Celui dit conventionnel facile à extraire et à raffiner. Liquide (léger, moyen ou lourd) et contenu dans un réservoir formé de couches rocheuses imperméables. Ce pétrole est facile à extraire car il suffit de forer un puits et par pression le pétrole liquide jaillit. Les réserves de ce type se situent essentiellement au Moyen-Orient (Arabie Saoudite 300 milliards de barils, Iran, Irak 100 mds de barils, pour les plus grandes réserves), et dans une moindre mesure en Afrique (Algérie 12.2 milliards de barils, Nigeria 37.5 milliards).
> Et le pétrole dit non-conventionnel8 en raison, soit de sa nature intrinsèque (extra-léger, extra-lourd ou bitumineux), soit de l’endroit d’où il faut l’extraire qui nécessite des moyens autres que les puits classiques (offshore ultra profond ou fracturation hydraulique).
La différence entre les deux est très importante car les pétroles non conventionnels n’ont au final pas du tout le même rendement énergétique et économique. En effet ils nécessitent beaucoup plus de moyens pour les extraire et les raffiner.
Ce qui nous amène à considérer le EROEI et le prix du baril. Ce n’est pas tout d’avoir du pétrole, il faut voir quelle quantité d’énergie il faut invertir pour la quantité de pétrole obtenu, et si cela est toujours suffisamment « bon marché » pour faire rouler des millions de véhicules au quotidien.
EROEI
Energy Returned On Energy Invested9, ou Taux de Retour Énergétique en français désigne le ratio entre la quantité d’énergie à investir dans l’extraction et la production d’une source d’énergie et la quantité d’énergie nette qu’on en retire.
En ce qui concerne le pétrole conventionnel le taux est d’environs 15 pour 1. C’est à dire que pour un baril de pétrole investi dans un gisement on en retire 15. Pour les pétroles non-conventionnels ce taux est bien plus faible.
« L’équivalent de 23% de l’énergie contenue dans un baril de pétrole est nécessaire pour produire un baril issu des sables bitumineux (contre 6 à 7% pour un champ terrestre pétrolier classique). »
Connaissance des Énergies – 24 juin 2024
Pour les sables bitumineux du Canada et du Venezuela (qui constituent les plus grandes réserves de pétrole à ce jour) ce taux n’est que de 3 pour 1 in fine. Idem pour le pétrole de schiste américain, car il faut énormément d’énergie et de ressources, notamment eau et produits chimiques pour fracturer la roche et récupérer le pétrole.
Les forages ultra-profonds en haute mer sont aussi très gourmands en énergie et en moyens, à des dizaines voire centaines de kilomètres des côtes bien souvent, ce qui rend leur construction et leur maintenance coûteuse et compliquée. Sans compter le risque de catastrophe massive comme avec Deep Water Horizon en 2010. Un seul puits de ce type coûte plus d’une dizaine de milliards de dollars, soit le coût d’une centrale nucléaire.
Voici un tableau récapitulatif des principales réserves prouvées par pays et ce que cela représente en terme de consommation mondiale au rythme actuel de 100 mb/j :
| Classement pays | Réserves prouvées (en milliards de barils) | Type | Années de consommation mondiale |
| 1. Venezuela | 303,29 | Bitumineux – non conventionnel | 8,3 |
| 2. Arabie Saoudite | 297,64 | Brut conventionnel | 8,15 |
| 3. Canada | 167,82 | Bitumineux – non conventionnel | 4,6 |
| 4. Iran | 155,60 | Brut conventionnel | 4,26 |
| 5. Irak | 147,22 | Brut conventionnel | 4 |
| 6. Koweït | 101,50 | Brut conventionnel | 2,78 |
| 7. Émirats Arabes Unis | 97,80 | Brut conventionnel | 2,67 |
| 8. Russie | 80,00 | Brut conventionnel | 2,19 |
| 9. Libye | 48,36 | Brut conventionnel | 1,32 |
| 10. États-Unis | 46,4 | Schiste – non conventionnel | 1,27 |
| 11. Nigeria | 37,45 | Brut conventionnel | 1,02 |
Les réserves prouvées non conventionnelles ne seront pas exploitées en totalité et ne donneront pas la même quantité de barils in fine que les gisements conventionnels.
Il est donc évident que ces 46 années restantes sont un maximum absolu.
Peak Cheap Oil
De nombreux analystes et commentateurs remettent en cause le peak oil et le peak cheap oil en dépit du bon sens. Mais en ce qui concerne le pétrole conventionnel ce pic de production a déjà été atteint depuis plusieurs années. Il n’y a plus de découverte de nouveaux gisements conventionnels depuis plus de 20 ans et il n’y en aura sans doute plus jamais.
La faible augmentation des réserves prouvées ne vient pas de nouveaux gisements mais de gisements non conventionnels reclassés en réserves prouvées car l’augmentation du prix du baril et les nouvelles techniques les rends exploitables et rentables, mais ils ne sont plus du tout « bon marché » ou de bonne qualité. La production de pétrole bon marché est déjà en déclin. Les réserves de pétrole de bonne qualité de l’Arabie Saoudite ne suffiront que pour 10 à 15 ans à notre rythme actuel et il n’y aura pas de nouvelles réserves conventionnelles.
Un coup d’œil à ce graphique permet de mesurer l’ampleur du problème :

Ceux comme Donald Trump qui nient le peak oil sont dans l’aveuglement le plus complet. On voit clairement le premier choc pétrolier de 1973 suivi de celui de 1979 qui correspond à un pic absolu de la production de pétrole conventionnel onshore. Le Peak Oil a bel et bien eu lieu en 1979!
Ensuite on voit très clairement que le pétrole offshore conventionnel en gris clair a effectivement connu son pic en 2005! La production de pétrole conventionnel y compris offshore est déjà en déclin depuis près de 20 ans! Ce n’est pas le futur mais déjà le passé!
La seule chose qui a évité un déclin de la production globale sont les ressources non conventionnelles qui nécessitent de plus en plus d’énergie pour leur propre exploitation comme l’illustre la courbe jaune. Et cela suffit à peine pour éviter un déclin absolu qui serait synonyme de grave récession économique, voire de conflits armés globaux.
À noter également que la chute drastique de la production durant la phase de confinement général mondial dû à la crise sanitaire du COVID 19, a d’une certaine façon masqué le début du déclin géophysique de la production pétrolière mondiale.
Conclusion
Au vu des données scientifiques et techniques actuelles il paraît évident que la voiture thermique vit ses deux dernières décennies.
La fin des véhicules thermiques neufs dès 2035 décrétée par l’Union Européenne semble être une élémentaire précaution pour ne pas subir un effondrement brutal de l’offre pétrolière avant 2050. En effet le pétrole ne sert pas qu’à alimenter des véhicules, c’est aussi et surtout une matière première indispensable pour notre société moderne dépendante de la pétrochimie.
Se passer de pétrole pour faire avancer nos voitures dès maintenant est non seulement beaucoup plus saint pour l’environnement, mais c’est aussi la seule façon de nous assurer un avenir aussi prospère que sous l’ère du pétrole bon marché.
- https://www.transportenvironment.org/te-france/articles/les-nouveaux-mod%C3%A8les-diesel-%C3%A9mettent-jusqu%C3%A0-plus-de-1-000-fois-plus-de-particules-lors-du ↩︎
- FAP : combien de temps faut-il vraiment rouler pour éviter la casse ? ↩︎
- Réserves probables, prouvées, possibles (géologie) — Géoconfluences (ens-lyon.fr) ↩︎
- Réserves et Production de pétrole dans le monde : chiffres clés (connaissancedesenergies.org) ↩︎
- Vers un nouveau record de la demande mondiale de pétrole en 2023, selon l’AIE – Le Monde de l’Energie (lemondedelenergie.com) ↩︎
- U.S. Field Production of Crude Oil (Thousand Barrels) ↩︎
- Proved Reserves of Crude Oil and Natural Gas in the United States, Year-End 2023 ↩︎
- Pétrole non conventionnel — Wikipédia (wikipedia.org) ↩︎
- https://www.sciencedirect.com/science/article/abs/pii/S0306261921011673 ↩︎
